1918-01-02 Mon cher papa

Le 2 janvier 1918

Mon cher papa,

Je vous souhaite une bonne année 1919 et une bonne santé.

Je suis plein de confiance dans cette année où au lieu de voir démolir, nous allons voir remonter peu à peu tout ce qui a été détruit.

Evidemment, cela va être lent, mais il n'est pas étonnant, qu'il faille du temps à se remonter d'un choc pareil.

D'ailleurs quand on voit le terrible nombre de morts qu'il y a eu pendant la guerre, et qu'on en sort avec sa tête et ses 4 membres bien d'aplomb, on peut être sûr en travaillant de se tirer toujours d'affaire.

Il y a des jours où mère et vous, vous regrettez de ne pas avoir été en France libre.

Eh bien ! non. Si vous aviez été en France libre: 1° Vous n'auriez pas été à votre place ; 2° Vous auriez gagné beaucoup d'argent. Par conséquent, vous auriez été comme beaucoup de gens que nous connaissons, un profiteur de la guerre.

Il vaut mieux sortir de la guerre comme nous en sortons, qu'en sortir avec cette triste épithète : avoir gagné de l'argent sur la mort d'un million et demi d'individus.

D'ailleurs nous ne savons ce que l'avenir nous réserve à tous.

Et tous les soldats sont bien montés contre cette catégorie de gens.

Enfin, mon cher papa, ne vous faites pas de bile de la lenteur de tout. Il vaut mieux que l'usine marche 3 ou 6 mois plus tard et que vous conserviez votre bonne santé.

Je vous embrasse tendrement.

Votre fils qui vous aime.

Claude

PS : Ne pourriez vous pas envoyer mère quelques jours à Bruxelles, cela lui ferait le plus grand bien moralement et physiquement, car rester si longtemps à Lille sans bouger est fort débilitant, surtout quand vous êtes à Paris.